Marchandisation du monde et subversion chrétienne

Publié le 30 Octobre 2010

 

Le christianisme face à une suprématie inédite de l’argent

 

Version brève

 

Il y a deux niveaux de lecture  pour appréhender l’évolution sociale et religieuse : celui des tendances lourdes déterminées par les structures et les idéologies dominantes, et celui de l’expérience individuelle propre à chacun. Les observations intervenant à ces deux niveaux ne coïncident pas forcément : l’analyse sociologique que nous ferons ce soir oblige à constater que le monde va assez mal et que l’Église ne va guère mieux, alors que notre vécu subjectif peut éventuellement nous paraître plus positif. J’ajouterai que le diagnostic du sociologue, qui porte sur le système social, ne comporte pas de jugement sur les personnes.

1. L’impasse de l’évolution actuelle

1.1. L’ambivalence du progrès

Le progrès est en soi bénéfique. Expression de la créativité humaine, il a affranchi l’homme de lourdes contraintes naturelles, lui a permis de diversifier et d’élargir son organisation sociale, ne cesse de l’enrichir aux plans intellectuel, spirituel et artistique. Héritier d’une conception optimiste du progrès issue du judaïsme, de la philosophie des Grecs et des Lumières, l’Occident croit que les acquis de sa civilisation ont une valeur absolue et universelle, et qu’ils ouvrent sur une évolution à la fois généralisable et illimitée. C’est tout juste si l’optimisme rationaliste qui proclame une humanité en progression constante a été ébranlé par les deux guerres mondiales et par le fiasco du communisme.

Nous continuons de croire que tous les peuples de la terre ont vocation à améliorer indéfiniment leurs niveaux de consommation grâce à un accroissement continu de la production. Et de fait, l’humanité entière aspire à jouir des biens modernes, et la croissance de la production apparaît comme le « sésame ouvre-toi » de l’abondance convoitée. Pionnier d’un monde nouveau, l’homme veut désormais assurer le salut de l’humanité par les biens qu’il produit, et l’Occident s’emploie à propager cette vision – par idéalisme pour une part, et pour renforcer son emprise commerciale et idéologique d’autre part. Mais cette vision est-elle réaliste, ou ne s’agit-il que d’un leurre qui occulte la manière dont fonctionne effectivement notre système social ?

L’histoire nous enseigne que la voie du progrès n’est pas un long fleuve tranquille, que toute évolution est ambiguë et charrie des conséquences contraires. Le progrès engendre à peu près autant de nouveaux problèmes que les anciens problèmes qu’il permet de résoudre, et de plus grands parfois. Ce n’est pas sans dommages d’ordre social et écologique que l’intensification de l’agriculture décuple la productivité, et le pire est possible comme le meilleur avec l’atome. Loin d’être aussi idyllique que le suggère l’ultralibéralisme économique, le progrès et la croissance s’accompagnent de nuisances, de pénuries, de tensions et de conflits.

Le monde n’a jamais été aussi riche qu’à présent au plan économique, mais il n’a jamais compté autant de personnes défavorisées. Il n’a jamais été aussi puissant au plan technique, et en même temps aussi incertain de pouvoir contrôler les conséquences de ses innovations dans ce domaine. Il n’a jamais été aussi savant au plan scientifique, et aussi dépourvu de connaissances transversales susceptibles de donner du sens à la vie. Il n’a jamais été aussi unifié, et aussi profondément déchiré. Et ces contradictions sont d’autant plus inquiétantes que le progrès matériel ne s’accompagne pas d’un progrès équivalent au plan moral.

En réalité, l’idée d’une croissance généralisable et illimitée ne constitue qu’un fantasme. L’écologie nous enseigne que les ressources dont nous disposons sont limitées, or notre économie s’apparente à la rapine, détruisant les bases mêmes de la vie. Elle pille les ressources en bafouant la justice et en méprisant l’avenir : sans se soucier des plus démunis, des générations futures et de la nature qui est notre berceau et notre maison commune. Les énergies fossiles, les produits miniers, l’eau, et l’ensemble des matières premières, y compris les productions agricoles, sont largement dilapidées. La pollution de l’air, de la terre et des océans est telle qu’elle menace la survie de la planète : les écosystèmes sont fragiles et la biosphère enregistre d’ores et déjà des destructions irréversibles.

1.2. Une mutation de l’argent génératrice d’iniquité

Cette économie prédatrice est portée par l’obsession de maximiser les profits. Alors que l’argent a remarquablement servi l’humanité pendant plus de deux millénaires, favorisant les échanges de biens et d’idées, il se transforme aujourd’hui en un instrument d’asservissement à l’échelle de la planète. La finance est devenue une force anonyme et aveugle qui échappe à tout contrôle. Elle congédie toute forme de transcendance pour devenir l’ultime maître de l’humanité, coiffant les instances politiques, morales et religieuses, et instaurant ainsi une forme de suprématie inédite dans l’histoire humaine. Ce n’est plus l’homme qui définit et utilise l’argent, c’est l’argent qui définit et utilise l’homme, qui fixe sa valeur et lui dicte ses comportements.

L’ensemble des activités est passé sous l’empire de l’argent : la production et le commerce des biens et des services, la vie politique (coût des campagnes électorales et corruption), les alliances et les guerres (influence des complexes pétrochimiques et militaro-industriels), l’urbanisation (concentration de la main d’œuvre et du marché), les transferts planifiés de populations et les migrations de travail, la recherche technologique et scientifique, l’école et la santé, les loisirs, et même les valeurs culturelles, morales et spirituelles. Cette évolution conduit à une véritable mutation de la société, voire de l’humanité elle-même.

L’économie réelle, celle des entreprises qui produisent les richesses dont vivent les hommes, est vampirisée par les spéculations financières d’une économie virtuelle qui ne vise que le profit à la faveur de manipulations souvent frauduleuses (subprimes et paradis fiscaux, cf. Joseph Stiglitz : « Le triomphe de la cupidité »). Les gains sont privatisés au profit des riches et les pertes sont socialisées au détriment des pauvres. Le monde se réorganise de fond en comble au service de l’argent sous la bannière de la liberté et de la démocratie, la liberté étant réduite au libre-échange (sophisme du « renard libre dans le poulailler libre ») et la démocratie étant dévoyée par des manipulations financières et médiatiques.

Dans ce contexte, le progrès devient structurellement générateur d’inégalité et d’injustice. Plus que jamais, l’argent se multiplie entre les mains de ceux qui le possèdent, en sorte que les riches deviennent de plus en plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux. On est loin de la fameuse « main invisible » d’Adam Smith, censée réguler l’économie de marché au bénéfice de tous, riches et pauvres confondus.

Trustée par les lobbies financiers, une propagande puissante conditionne systématiquement l’opinion et entretient une idéologie totalitaire de la croissance présentée comme incontournable, fondement de la pensée désormais unique (cf. Herbert Marcuse : « L’homme unidimensionnel », Viviane Forrester : « L’horreur économique »). Même les catégories sociales les plus pauvres sont prisonnières de ce système qui réussit à les rallier en façonnant par la publicité leurs aspirations individuelles en fonction des besoins du marché, en dissolvant leurs facultés critiques et leur capacité de contestation.

***

Cette évolution se révèle de plus en plus grave dans les pays du Nord, mais elle se répercute de façon particulièrement dramatique dans les pays du Sud. Grâce à ce qu’on appelle abusivement le « développement », ces pays comptent désormais des bourgeoisies nationales prospères qui vivent des affaires et de la politique, en relation étroite avec les milieux occidentaux qui les ont fabriquées et qui les soutiennent au bénéfice des intérêts du Nord. Les nouveaux riches se regroupent dans des quartiers plaisants, à l’abri des pauvres et dûment gardés (insécurité oblige), à proximité de grands commerces bien achalandés, avec d’immenses antennes paraboliques sur les toits des villas pour vivre au diapason de l’Occident. Leurs enfants sont scolarisés dans les meilleures écoles privées. Leurs malades sont soignés dans des cliniques pareillement privées.

Tandis que l’ancienne classe moyenne des pays du Sud a été laminée par les politiques d’ajustement structurel, les bidonvilles des mégapoles en expansion constante s’enfoncent dans une misère matérielle et morale sans rapport avec la pauvreté qui était traditionnellement bien assumée dans ces sociétés. Les quartiers périphériques grouillent de gens qui survivent d’une économie souterraine de misère – exploitation des ordures, prostitution (aggravée par le tourisme), drogue, trafics divers et banditisme. La menace des révoltes de la faim est constante dans les ghettos livrés à leur sort, le long d’égouts à ciel ouvert bien souvent, sans eau courante ni électricité quand les services publics ont été privatisés pour desservir les quartiers solvables, sans écoles et sans postes de santé convenables.

Quant aux populations rurales que l’on pourrait croire épargnées, elles se désagrègent et se paupérisent au contact de l’économie de marché et des modes de vie urbains. L’agriculture de subsistance s’effondre, bousculée par l’introduction de techniques nouvelles et coûteuses qui sont inaccessibles aux cultivateurs démunis (intrants, mécanisation), concurrencée par des investissements extérieurs (plantations industrielles, périmètres irrigués), par des importations à bas prix de produits subventionnés dans les pays avancés (céréales, poulets), et ruinée par les fluctuations des cours mondiaux des productions de rente (café, cacao, arachide, coton). Expulsés du système de production traditionnel, les ruraux pauvres refluent vers les villes où ils ne trouvent pas d’emplois, ou seulement des emplois occasionnels mal rémunérés.

Une partie de ces déracinés et miséreux, attirés par les images alléchantes que déversent nos satellites et notre publicité, migreront vers nos eldorados – dans les conditions et pour le sort que nous savons.

1.3. Un cercle vicieux qui engendre la violence

Non seulement injustes, ces inégalités sont chargées des pires dangers. Les richesses disponibles étant toujours et partout en quantité limitée, les minorités privilégiées ne peuvent sauvegarder leurs avantages qu’en maintenant la masse des pauvres dans leur état. L’exclusion des défavorisés s’avère ainsi structurellement nécessaire à la survie de l’ordre établi. Mais, profondément frustrés, les pauvres finissent inévitablement par transformer leur amertume en haine. C’est là et non pas dans telle civilisation, telle religion, ou telle race, que s’enracinent les révoltes et le terrorisme qui ensanglantent le monde, en marge des guerres que se livrent les riches par pauvres interposés pour leurs propres intérêts.

La violence appelant la violence, il s’instaure un cycle infernal qui détruit ceux qui imposent la violence en même temps que ceux qui la subissent. La répression de la révolte des démunis suscite de nouvelles révoltes, et le terrorisme d’État alimente le terrorisme des exclus – servant la stratégie des extrémistes de part et d’autre. Pour sortir de ce cycle infernal, il ne suffit pas de sévir de plus en plus fort comme cela est généralement préconisé par les pouvoirs dominants, mais il faut d’urgence soigner en profondeur la plaie qui est à l’origine des conflits – à savoir l’iniquité. La répression seule ne peut qu’envenimer cette plaie, accroître la haine et la brutalité, et gangrener les sociétés qui s’y livrent.

Personne ne sait où mènera cette fuite en avant qui emporte le monde. Grosso modo, quatre sortes de morts nous guettent : la perte des valeurs constitutives de l’homme sous l’effet de la marchandisation, l’étouffement par la pollution qu’entraîne le productivisme, un accident d’ordre technologique, biologique ou nucléaire par exemple, ou une initiative criminelle du genre terrorisme chimique, bactériologique ou atomique. Il y a eu d’autres crises, mais ces menaces qui sont sans précédent en raison des sauts technologiques qui ont entraîné une contraction de l’espace géopolitique, une accélération de l’histoire, et l’accumulation d’un gigantesque potentiel de destruction. Rien n’est perdu, mais c’est David contre Goliath.

2. Les Églises face à l’injustice de l’ordre établi

2.1. Ce que disent et ce que font les Églises pour les pauvres

Les Églises ont de tout temps défendu les faibles et des pauvres, et stigmatisé les mauvais riches. Cette position est ancrée dans trois convictions fondatrices issues de la Bible. D’une part, les richesses de la création constituent un bien commun de l’humanité avant d’appartenir à qui que ce soit (personnes, nations ou consortiums). Ensuite, toute personne doit être traitée en tant qu’être créé à l’image de Dieu et habité par lui, et tous les hommes sont de ce fait appelés à se considérer comme des frères. Enfin, à travers le Christ, Dieu s’est préférentiellement identifié aux victimes de l’injustice, Jésus allant jusqu’à retenir comme ultime critère du Jugement dernier le comportement adopté à l’égard des malheureux.

Joignant les actes aux positions doctrinales, les Églises ont créé d’admirables œuvres caritatives, hospitalières et scolaires. Les fondations sociales du grand patronat chrétien d’autrefois devaient, en principe, s’inscrire dans la même tradition de charité et de promotion humaine. Et aujourd’hui encore, les Églises assurent des secours aux plus démunis, intervenant en faveur des chômeurs, des sans-logis, des immigrés, des sans-papiers, et de bien d’autres catégories d’exclus. Partout dans le monde, elles soutiennent des initiatives de charité ou de développement.

Face au capitalisme, les Églises ont toujours rappelé la primauté de l’homme sur l’argent, affirmant que le respect de l’inaliénable dignité humaine et le respect de la justice sociale s’imposent partout et toujours sans exception aucune. La recherche du profit ne peut jamais justifier le mépris et l’assujettissement des plus faibles. Face aux politiques de domination coloniale, les Églises ont davantage hésité : elles n’ont pris conscience de l’injustice infligée aux pays exploités et opprimés qu‘après avoir plus ou moins pris part à l’esclavagisme, aux conquêtes et aux répressions coloniales sous couvert d’évangélisation, de propagation de la civilisation occidentale ou de lutte contre le communisme ; mais cette page est tournée.

Pourquoi ces déclarations et ces actions des plus louables n’ont-elles pas eu, et n’ont-elles toujours pas plus d’impact ? Pourquoi tant de militants qui doivent leur générosité et leurs convictions sociales ou politiques au christianisme se sont-ils éloignés des Églises, jusqu’à les combattre parfois ?

2.2. La lourde hypothèque d’une collusion politique

L’alliance de l’Église avec l’empire romain, sous Constantin, a représenté un des événements les plus décisifs de l’histoire du christianisme, et peut-être un des plus regrettables. La collusion scellée alors avec les pouvoirs dominants n’a pas cessé d’être reconduite jusqu’à présent, en dépit des condamnations dont les agissements de ces pouvoirs ont pu faire l’objet à l’occasion. Même là où les Églises sont devenues pauvres, elles restent généralement perçues comme ayant partie liée avec ces pouvoirs. C’est en effet en se fondant sur les biens, le prestige et l’influence acquis dans le passé que les Églises se maintiennent le plus souvent.

Il en découle de graves contradictions. Alors que les Églises préconisent la pauvreté, elles prétendent devoir disposer de biens importants pour célébrer la gloire de Dieu –  que de sanctuaires ont été érigés au prix des larmes, du pain et du sang des indigents ! Pour aider les pauvres comme pour propager la foi, pour financer leurs œuvres caritatives et missionnaires, les Églises ont toujours estimé devoir s’allier aux riches afin de bénéficier de leurs dons. Elles condamnent les stratégies de pouvoir, mais n’ont jamais cessé et ne cessent pas d’y recourir, privilégiant leur honorabilité aux yeux des puissants et les avantages qui s’y rattachent. Enfin, les Églises se préoccupent bien plus de leur survie institutionnelle que d’incarner le message subversif qui est leur première raison d’être. Somme toute, les Églises sont disposées à intervenir en faveur des pauvres par des discours et en exerçant la charité, mais elles s’abstiennent avec circonspection d’épouser effectivement leur cause face aux pouvoirs dominants.

Les exemples illustrant ces contradictions abondent. Bien que inspirées par les meilleures intentions, les fondations charitables d’autrefois devaient aussi servir la bonne conscience, la gloire et les intérêts des donateurs, et elles ne restituaient aux indigents qu’une part minime des revenus dont ils étaient spoliés par ailleurs, la charité faite aux ouvriers s’exerçant souvent avec l’argent prélevé sur leurs salaires. Que d’écoles et de cliniques confessionnelles fondées pour les pauvres se sont converties au service des riches, et défendent à présent leurs propres intérêts et ceux de leur clientèle – sous couvert d’excellence scolaire ou médicale ! En même temps que l’Église catholique se proclamait proche des catégories défavorisées, elle a interdit les prêtres ouvriers à la demande expresse des tenants de l’ordre économique et politique établi. Et c’est sous la pression des classes possédantes et des dictatures militaires que cette même Église a étouffé le mouvement des communautés de base issues de la théologie de la libération en Amérique latine.

Les Églises payent aujourd’hui le prix de cette collusion. La post-modernité a fait son deuil des grandes certitudes du passé et de l’autorité qui les véhiculait. Nos contemporains sont plus sensibles aux actes qu’aux discours : le témoignage des engagements concrets au service des hommes leur parlent plus que les vérités doctrinales proclamées du haut des chaires par un clergé peu engagé personnellement et collectivement, voire compromis, et de ce fait marginalisé. Il s’en suit, dramatique mais inéluctable conséquence, que les Églises ne jouissent désormais plus d’une crédibilité suffisante pour prêcher la subversion évangélique des paraboles ou du Magnificat. Que signifie le verset « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles » lorsque les grands de ce monde et de l’Église le chantent en chœur et en grande pompe à la cathédrale de Paris pour conforter réciproquement leurs positions ?

2.3. Un héritage rituel et doctrinal pétrifié

À l’hypothèque sociopolitique s’ajoute un handicap de nature rituelle et doctrinale. Alors que la pratique religieuse s’effondre et que les croyances traditionnelles sont communément jugées désuètes, non seulement le grand public continue à considérer que les Églises sont avant tout chargées d’organiser des cérémonies et de transmettre ces croyances, mais les Églises elles-mêmes continuent à se conformer à ce modèle. Constat paradoxal : les cultes, on n’y va plus ; les doctrines, on n’y croit plus ; mais on demande que cela continue, et les Églises ne voient pas d’autre avenir pour elles. Mais s’agit-il là de l’essentiel, ou ne faudrait-il pas relativiser certaines formes dépassées du christianisme, centrées sur les rituels et sur une conception obsolète de l’orthodoxie ?

Un détour par le Premier Testament s’avère des plus éclairants. Malgré l'importance du Temple dans le judaïsme ancien, c’est avec véhémence que le culte a été condamné par les prophètes d’Israël quand il prenait le pas sur la justice. « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de Yahvé – vos sacrifices me répugnent, votre religion me dégoûte, ont répété Amos et Isaïe en des termes à peu près semblables. Je ne supporte plus vos fêtes et vos pèlerinages. Quand vous étendez vos mains pour vos prières, je détourne les yeux et je ne vous écoute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes... Ce que je veux, c’est le droit et la justice. »

Les formes des célébrations religieuses ont certes changé depuis lors. Il n’y a plus de sacrifices sanglants, l’odeur écœurante des graisses brûlées est remplacée par celle plus agréable de l’encens, aux harpes s’est substitué l’orgue, les ustensiles et les vêtements liturgiques ont été renouvelés. Mais qui peut dire, compte tenu des grandes similitudes qui subsistent quant au fond, ce que Dieu pense de nos cultes chrétiens, de nos grands-messes et de nos pèlerinages, quand ils confortent directement ou indirectement un ordre social qui écrase les faibles et les pauvres à travers le monde, au su et au vu de nous tous, d’une façon bien plus atroce qu’à l’époque d’Amos et d’Isaïe ?

Il faut rappeler ici que Jésus a complètement omis de mentionner la pratique religieuse quand il a énuméré les critères qui seront retenus pour le Jugement dernier, ne citant que les secours apportés aux affamés, aux prisonniers, aux étrangers. Rien n’indique qu’il ait lui-même offert un seul sacrifice au Temple, mais on sait par contre qu’il a fréquenté des hommes et des femmes rejetés par la religion officielle. Proclamant constamment sa prédilection pour les humbles et les exclus – sans ménager les prêtres, les docteurs de la Loi et les pharisiens qui étaient des pratiquants exemplaires –, il a repris cette citation des prophètes : « C’est la miséricorde que je veux, et non pas les sacrifices », et il n’a pas hésité à affirmer qu’il est « plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux ». Le culte et les doctrines passeront, a dit l’apôtre Paul, l’amour seul demeurera.

Au reste, quelle est l’image de Dieu que les Églises répandent aujourd’hui à travers les cultes ? N’est-ce pas encore trop souvent celle d’un monarque tout-puissant avide de reconnaissance et de gloire, exigeant d’être loué comme les dieux païens ? Ou celle du Dieu des sages et des philosophes, dispensateur de doctrines morales et métaphysiques ? Pourtant, de la genèse à l’apocalypse, le Dieu biblique se révèle comme le libérateur des servitudes religieuses et des idolâtries : l’homme n’est plus l’esclave des dieux, le voile du Temple séparant le sacré du profane s’est déchiré. Ayant pris chair, le Dieu Tout Autre de la Bible s’est révélé comme l’humble parole qui guérit et rend la vie, qui pardonne et relève, qui partage le pain et le vin pour s’incarner dans l’humanité et la rendre divine, qui s’abaisse pour accomplir les miracles humainement impossibles de l’amour face au mensonge et à la haine. Mais, est-ce bien de ce Dieu-là que les chrétiens témoignent dans leurs cérémonies ?

Il ne s’agit pas de renoncer aux célébrations pour transformer les Églises en succursales de l’humanitaire. Mais il faut d’urgence revenir à l’évangile et le mettre en pratique : le service et l’humilité l’emportent sur la puissance et la gloire ; tous les hommes, absolument tous, sont égaux devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la dernière heure seront payés comme ceux de la première ; les publicains et les prostituées devanceront les bien-pensants et les bien-priants dans le Royaume des cieux ; les plus petits seront les plus grands dans ce Royaume où la pierre rejetée servira de pierre d’angle ; et même les ennemis doivent être aimés. Loin de n’être qu’une utopie pour donner à rêver du paradis, l’espérance du Royaume de Dieu vise à changer le monde. D’où cette question, comme en écho à la proclamation paulinienne de l’égalité entre les hommes qui a révolutionné le monde antique : est-il absurde d’imaginer que la foi chrétienne pourrait de nouveau bouleverser la planète si elle faisait aujourd’hui de la justice dans le monde sa pierre de touche ?

3. Pertinence de la subversion évangélique

3.1. Aux côtés des victimes de l’injustice

La société de consommation nous somme de consommer, de festoyer en oubliant que le marché où règne l’abondance recouvre une immense cave remplie d’affamés, de prisonniers, et de cadavres. Un souterrain si sordide qu’il est inconvenant d’en parler – les esprits chagrins devraient savoir, dit-on, « qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, que ça ira mieux demain, et qu’on ne peut rien contre la fatalité ». Mais pour l’évangile, tous les hommes, de quelque civilisation ou religion qu’ils soient, sont pareillement aimés par Dieu, tout de suite et sans condition préalable. Il n’existe ni sous-hommes ni fatalité. Le Christ est présent en tout ce qui est humain, et plus particulièrement dans l’humanité rejetée : il souffre et agonise partout où l’homme souffre et agonise. C’est là où gît l’humanité humiliée et piétinée que s’offre le visage du Dieu qui a gravi le Golgotha.

À la différence de tous les dieux antérieurs, contre notre raison et contre toute raison, le Dieu des chrétiens s’est positionné du côté des victimes. « Scandale pour les juifs et folie pour les païens » – le Dieu crucifié est d’abord solidaire des hommes qui subissent la violence et il ne se tient jamais du côté de l’ordre social qui pratique l’injustice et la brutalité. Il faut en conclure que les haines et les violences engendrées par l’iniquité sont d’abord imputables à ceux qui entretiennent l’iniquité à leur profit, et non pas d’abord à ceux qui la subissent et se révoltent pour cela.

Ce ne sont donc pas seulement les « bons pauvres » qui doivent nous émouvoir, ceux qui sont tels que nous les aimons, reconnaissants de nos bienfaits et méritants. Mais ce sont aussi et surtout les autres, ceux qui sont devenus nos adversaires, voire nos ennemis : la marée montante de ceux qui sont devenus vindicatifs et violents à force de subir l’injustice, la masse menaçante de ceux qui veulent prendre de force les biens que notre société leur fait miroiter sans pudeur tout en les leur refusant. Dans nos banlieues comme sous les tropiques, ces pauvres-là sont eux aussi des frères en humanité. Avant d’être des adversaires, ils sont des victimes qui ont droit à la justice. Prendre toute la mesure de ces vérités évangéliques oblige à combattre l’ordre établi quand ses fondements et ses agissements sont injustes, avant de condamner et de combattre ceux qui s’en prennent à cet ordre qui les méprise et les écrase.

Mais comment appliquer ces exigences sur le terrain ? Il faut dire, ici, qu’il n’existe aucun modèle parfaitement équitable et l’évangile n’apporte pas de solution toute faite et définitive aux problèmes de la planète. Il ne fait que baliser, aujourd’hui comme hier, un sentier de crête permettant d’avancer vers la justice. La voie proposée est à la fois très modeste et d’une exigence infinie : elle préconise dans un même mouvement une radicale conversion personnelle et une participation résolue à l’édification d’une société plus juste et plus fraternelle. Une double démarche qui s’impose en dépit du mal qui, inévitablement présent, ne peut jamais servir d’excuse à l’inaction ou à la démission. Le moindre pas effectué dans la bonne direction contribuera à faire avancer le monde – « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entres les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait ».

3.2. Conversion aux valeurs évangéliques

Pour commencer, l’évangile oblige à renoncer à l’égocentrisme et au culte du moi exaltés par le système marchand qui, pour ses propres besoins, presse chacun de se livrer corps et âme à une recherche compulsive de l’épanouissement individuel, du bien-être et du confort à tout prix. Seul le détachement permet d’échapper aux désillusions permanentes de la quête obsessionnelle du bonheur, et à la solitude mortelle qui enferme les individus dans le narcissisme à la mode. La sauvegarde des valeurs humaines passe par la relation et le partage, par le respect réciproque et la solidarité, par le sacrifice pour autrui, et par l’acceptation de la finitude personnelle et commune. Au trop célèbre « Travailler plus pour gagner plus » devrait se substituer « Travailler plus pour partager plus... », une devise qui paraît tout à fait saugrenue aujourd’hui, mais qui a conduit l’humanité durant des millénaires.

Le sermon sur la montagne nous invite à vivre pauvrement et à aimer la vertu de pauvreté. Cela peut paraître désuet dans une société qui culpabilise les pauvres et glorifie les cyniques avides de richesses. Mais la lucidité et la responsabilité nous invitent désormais à promouvoir une éthique valorisant la frugalité et la mesure, au prix d’une réduction drastique de la consommation partout où elle est excessive. Il est urgent de nous libérer de la dépendance où nous nous trouvons par rapport aux productions qui se renouvellent et se multiplient au point de nous engloutir et de détruire notre environnement. Et surtout, il est urgent de nous libérer des pressions qui déterminent notre identité et nos rapports sociaux à partir des besoins du système marchand.

Affirmer que les richesses appartiennent à l’ensemble de l’humanité ne se limite pas à une belle et vaine formule. Chaque fois qu’un être souffre ou meurt parce que d’autres ne respectent pas la part de biens et de vie qui lui revient, il y a non-assistance à personne en danger, violence entraînant la mort. Cela signifie, entre autres, que la propriété privée, ordinairement considérée comme un pilier majeur de l’ordre social, n’a pas le caractère sacro-saint qu’on lui prête et qu’elle ne peut se justifier, comme toute autre richesse, qu’en étant subordonnée au bien commun. Tout ce qui est accumulé en excès à des fins particulières est par conséquent à considérer comme provenant d’une spoliation objective des pauvres, comme enlevé à ceux qui vivent dans le dénuement. La légalité de la propriété n’y change rien.

Que dire de la charité ? Partager ne consiste pas simplement à céder des surplus, mais oblige à mettre en commun ce dont les uns et les autres ont besoin pour vivre ensemble sereinement. Sauf à se payer de mots, une répartition équitable des richesses exige donc une baisse du niveau de vie des catégories privilégiées, et personne ne peut se justifier en arguant qu’il existe plus riche que lui... Le fait de posséder de l’argent n’autorise pas à en faire ce que l’on veut, car l’argent est une affaire de vie et de mort avant d’être la propriété de son possesseur. Dans un pays où l’on considère comme un sport national de se soustraire à l’imposition quand ce n’est pas de frauder, cette considération est volontiers négligée.


 

3.3. Les engagements sociopolitiques

Refuser la dictature de l’argent comme le prescrit l’évangile oblige à s’opposer à la fuite en avant irresponsable du système techno-économique actuel. En donnant la priorité aux profits futurs principalement destinés à des minorités, la course effrénée et sans fin aux performances technologiques méconnaît les besoins vitaux du monde présent, et s’avère excessivement onéreuse au regard des urgences immédiates. Cela concerne tous les domaines – des sciences aux loisirs en passant par le quotidien. Est-il certain que telle ou telle programme de recherche médicale relève plus de besoins réels que des profits financiers qui en sont attendus ? La dernière invention électronique nous est-elle vraiment indispensable ? L’obsession de pouvoir se déplacer de plus en plus vite est-elle défendable au vu de son coût et de ses implications sociales et écologiques ? L’engouement pour le grand tourisme ne mériterait-il pas un examen critique quand les fonds consommés et les dommages collatéraux de cette activité excédent de loin les retombées positives qui peuvent en être escomptées.

Enfin, ces observations mènent à insister sur le caractère incontournable et impératif du combat politique qui doit viser à instaurer plus de justice et de paix dans notre société et dans le monde. Que Jésus et le christianisme naissant ne se soient pas engagés dans cette direction s’explique par leur croyance à l’imminence de la fin des temps, mais cela ne dispense pas d’honorer les prescriptions évangéliques formulées par ailleurs pour servir l’humanité.

Les luttes à entreprendre dans ce domaine ne représentent pas une option facultative, mais un devoir majeur à assumer sans craindre de heurter des forces redoutables, dénuées de scrupules. Ce n’est pas une sinécure de militer pour les droits de l’homme et la justice sociale, contre l’exclusion et la guerre. De tels engagements coûtent toujours du temps et de l’argent, troublent le confort et la tranquillité personnelle et familiale, affectent souvent la réputation et la carrière, et peuvent, dans les cas extrêmes, exiger le sacrifice de la vie (Martin Luther King). « Heureux les pauvres selon l’esprit, car le Royaume des cieux est à eux » : cette béatitude demeure pertinente, plus que jamais. Mais la pauvreté sans la vertu de pauvreté n’est que malheur, tandis que la vertu de pauvreté sans le combat contre l’injustice subie par les pauvres n’est qu’illusion.

Conclusion

L’évangile n’a pas changé, mais pour le vivre aujourd’hui, le christianisme doit opérer une véritable révolution copernicienne. Nous ne pouvons plus croire, avec les Églises, que l’univers tourne autour de notre héritage religieux, de nos dogmes et de nos rites comme s’ils incarnaient l’unique et éternelle vérité, que l’univers tourne autour de notre civilisation, de nos droits et de nos intérêts. L’évangile invite à inverser ces perspectives : ce n’est pas notre religion ou notre ordre social qu’il faut sauver en bétonnant les positions établies, c’est l’homme et le Dieu qui s’est livré à l’humanité qu’il faut sauver en ce monde en les accompagnant aux risques et périls de ce chemin.

Jean-Marie Kohler

<www.recherche-plurielle.net>

Rédigé par jonasalsace

Publié dans #Evangile et Société

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