Publié le 30 Juin 2015

 

Divinement humain,

l’Évangile prêché par Albert Schweitzer

 

vicaire à Saint-Nicolas de Strasbourg (1898 à 1913)

 

 

 

« L’Évangile est le plus simple et le plus profond des enseignements. (…)  Mais pourquoi tant de monde, aujourd’hui, reste-t-il indifférent ou même réfractaire ? Et pourquoi tant d’autres, ayant en eux le besoin d’entendre quelqu’un leur parler des choses du royaume de Dieu, ne rencontrent-ils personne capable de les enseigner ? » (Sermon du 6 mai 1906)

 

Toujours les mêmes interrogations… Pourquoi les Églises sont-elles si sourdes au message de l’Évangile que des voix prophétiques ne cessent de rappeler, et si peu empressées à le mettre en pratique ? Pourquoi ce message est-il si couramment galvaudé dans les prédications, voire foncièrement défiguré ? Lancinantes questions que ravive, en notre temps où les Églises traditionnelles dépérissent, la lecture des sermons d’Albert Schweitzer qui viennent d’être publiés sous le titre L’Esprit et le Royaume [1].

 

Vieux de plus d’un siècle, ces sermons restent - pour l’essentiel - pertinents comme s’ils venaient d’être écrits [2]. Leur souffle a sans doute libéré et édifié bien des fidèles, mais il n’a apparemment guère touché les Églises, prisonnières de leurs carcans dogmatiques et institutionnels. Un retour sur le passé à l’occasion de cette publication peut nous aider à imaginer et à incarner le christianisme de demain. Avec et par delà les Églises.

 

La première et ultime vérité

 

Traitant avec une lumineuse simplicité des questions fondamentales que l’humanité porte en elle depuis ses origines, ces sermons revêtent une portée universelle tout en se réclamant de l’héritage biblique, et plus particulièrement de Jésus de Nazareth. Il est significatif à cet égard que Schweitzer ait confié à un de ses amis, en 1908, qu’il se sentait « moins voué à la théologie qu’à la philosophie » - c’est-à-dire à une réflexion sans présupposés doctrinaux sur les soucis et les aspirations des hommes. Notre vie, nos espérances et nos joies, nos souffrances et la mort ont-elles un sens, ou ne sont-elles que l’écume d’une inexorable dérive de la nature vers le néant ?

 

La renommée mondiale du docteur de Lambaréné, emblématique précurseur de l’action humanitaire et lauréat du prix Nobel de la paix en 1952, a de fait éclipsé la figure que révèle ce livre - celle du pasteur qu’il a été à Strasbourg. Or les sermons du vicaire de Saint-Nicolas éclairent l’ensemble des combats qu’il a menés par la suite pour contribuer à rendre le monde plus humain. L’Esprit Saint « ne tombe pas du ciel » disait-il, mais habite au plus profond de notre humanité où il est à rechercher et à « conquérir » pour nous en imprégner et pour le rayonner. Dégagé des dogmes qui étouffent la pensée et le cœur, l’Évangile invite sans préalable de foi à respecter et à aimer toute vie, et en conséquence à secourir autant que possible tout être en difficulté. Tel a été en fin de compte, pour Schweitzer, le principal précepte laissé par Jésus, et l’unique connaissance sûre et indispensable.

 

« La seule connaissance qui ne passe pas est l’amour – et ce que nous savons de la vie c’est par l’amour que nous le savons. (…) L’amour suffit et relativise tout le reste. » (Sermon du 12 novembre 1905)

 

Une révolution des croyances

 

Devançant les idées de son époque, Schweitzer a développé une vision radicalement universaliste de la foi issue de l’Évangile. Un défi philosophique et éthique qui induit un bouleversement révolutionnaire de l’ordre religieux. S’il est vrai que Dieu n’appartient à aucune tradition religieuse et transcende les christianismes historiques comme les autres confessions, et si tous les humains ont pareillement vocation à être sauvés sous l’égide de l’Amour divin, chacune des grandes religions peut donner accès au salut et les prétentions exclusivistes des unes et des autres sont à abandonner.

 

Pour Schweitzer, le bon sens commun l’emportait sur les contradictions des spéculations théologiques. Il lui semblait inconcevable qu’un Dieu Amour puisse infliger d’atroces et éternelles souffrances à une partie de ses créatures, et il trouvait scandaleux que les Églises cultivent la crainte de l’enfer pour assujettir leurs fidèles. Suivre concrètement Jésus importait plus pour lui que de disserter sur la nature du Christ ou sur celle de Dieu. L’audacieux vicaire de Saint Nicolas n’a pas hésité, sur ces points et sur d’autres aussi importants que la Révélation, à prendre le contrepied des enseignements dispensés par les Écritures, les Pères de l’Église et les fondateurs de la Réforme.

 

« Nous ne ressentons nul besoin de nous accrocher à l’idée sophistiquée et indémontrable d’une Révélation, car nous croyons que le révélé nous vient des profondeurs de la simple pensée et de la sensibilité, nous croyons qu’à ces profondeurs l’âme humaine plonge dans l’Esprit infini et qu’elle en est transie, nous croyons donc que la pensée humaine peut toucher aux profondeurs de l’être, sans révélation particulière. » (Sermon du 16 janvier 1910)

 

Schweitzer avait la ferme conviction que l’Esprit de Dieu n’est captif d’aucun écrit, et il insistait sur le fait que le christianisme est la seule grande religion qu’aucun texte sacré ne fige. Contrairement à d’autres fondateurs de religion, Jésus n’a rien écrit et son message ne peut s’accomplir qu’en évoluant. Son Esprit continue à intervenir dans le monde pour le renouveler sans cesse à la faveur d’une Pentecôte permanente, et les Églises qui se réclament de lui ne sauraient lui être fidèles que dans cette voie. Une perspective qui a inspiré à Schweitzer de sublimes envolées mystiques laissant entrevoir l’homme et l’immensité de l’univers transfigurés par le feu de l’Esprit.

 

« Le devenir-homme de Dieu ne s’est pas uniquement produit en notre Seigneur Jésus, il se répète infiniment en ces hommes dans la vie desquels l’étincelle de son Esprit prend feu. Le processus du devenir-homme de Dieu, c’est l’histoire même du monde et c’est l’histoire, accomplissement ou échec, de chacun d’entre nous. (…) Ainsi représentons-nous chaque vie humaine comme un monde dans l’infini des mondes qui font l’univers, non pas visible, mais l’invisible. » (Sermon du 6 décembre 1903)

 

Cette liberté de pensée a suscité des suspicions et des conflits. Mais Schweitzer se sentait tellement redevable de l’héritage transmis par les Églises - malgré leurs infidélités -, qu’il a tenu à le repenser à frais nouveaux pour en assurer la crédibilité et l’avenir. Son maître-mot : se fier à l’Esprit qui a conduit Jésus, au souffle de vie qui sauvegarde les hommes au fil des réalités qu’ils traversent, quelles que soient leurs croyances religieuses. Conscient de l’importance de la tradition, ii appréciait les efforts faits dans le passé pour formuler la foi chrétienne - à l’occasion des conciles par exemple -, mais il refusait le piège des énoncés dogmatiques devenus abscons, et cherchait à dire Dieu et l’homme dans l’inédit du présent.

 

Combattre pour humaniser le monde

 

Tout en s’inscrivant dans le contexte social, économique et politique actuel, le Royaume prêché par Schweitzer s’identifiait au règne de justice et de paix annoncé par les prophètes d’Israël et par l’Évangile. Un Royaume auquel aspire profondément et depuis toujours le cœur humain à travers la plupart des religions et hors d’elles - et en particulier le cœur des hommes les plus déshérités. Mais Schweitzer considérait que cette espérance doit être spiritualisée en étant débarrassée des croyances apocalyptiques qui furent partagées par Jésus et par les premiers chrétiens, puis réinterprétées par les Églises selon leurs propres idées et intérêts.

 

Non seulement la fin du monde n’apparaît plus imminente et n’est plus attendue par nos contemporains, mais Schweitzer estimait illusoire d’espérer l’avènement d’un ordre mondial conforme à la volonté divine ou, en version sécularisée, à des utopies terrestres nouvelles ou de remplacement. Il n’y aura ni apocalypse ni Grand Soir. Ce n’est, d’après lui, que là où des personnes s’engagent corps et âme pour humaniser le monde qu’advient, même à leur insu, le Royaume de Dieu - aux antipodes des fondamentalismes réactionnaires des religions et des mirages politiques totalitaires. Pour le reste, il faut vivre dans la société et dans les Églises telles qu’elles sont en se battant contre le mal sans juger autrui, de manière à anticiper avec résolution et douceur ce Royaume déjà là et toujours à bâtir.

 

« La volonté de justice, le sens de l’humain et l’exigence de vérité forment ensemble le fondement du Royaume de Dieu ou, autre image, ils en sont comme l’eau souterraine, invisible, et pourtant répandue partout. Si cette nappe phréatique disparaissait, les rivières et les fleuves se tariraient rapidement. » (Sermon du 12 mars 1911)

 

Sans craindre de s’engager dans les enjeux politiques, Schweitzer stigmatisait avec vigueur l’égoïsme et la violence des puissants, et l’iniquité des systèmes dominants - notamment la rapine coloniale se perpétrant sous le couvert de visées civilisatrices, et les délires guerriers attisés par un patriotisme perverti. Au nom de l’Évangile, il dénonçait l’idéologie qui prône la résignation face aux rapports de force et à une évolution sociale présentée comme une fatalité. Les Béatitudes constituent, selon lui, un idéal de vie à mettre en pratique jour après jour, dans le sillage de Jésus qui en a témoigné au prix de sa vie, avec joie malgré les épreuves frappant ceux qui ne se soumettent pas à la logique du monde.  

 

Se fier à l’Esprit qui porte la vie

 

Le croyant non averti se trouvera sans doute déconcerté par divers passages de ces sermons. Substituer une éthique de terrain, aussi évangélique soit-elle, aux somptueuses métaphysiques religieuses édifiées par les Églises au cours des siècles, n’est-ce pas risquer un saut dans le vide ? L’inspecteur ecclésiastique Michel Knittel n’avait-il pas raison de mettre en garde le jeune Schweitzer - comme le rapporte la remarquable introduction rédigée par Jean-Paul Sorg pour ces sermons - contre des dérives jugées « panthéistes » ? Et Schweitzer n’était-il pas présomptueux de s’autoriser, dans une lettre à son amie Hélène Bresslau, à passer pour « hérétique » si nécessaire ?   

 

De fait, nombre de faux savoirs qui étayent de fausses croyances s’effondrent devant les perspectives ouvertes par ce livre, et bien des frontières qui protègent nos superficielles et incertaines certitudes habituelles s’estompent. Mais ce dépouillement permet de mieux se mettre au diapason de l’Esprit qui, selon Schweitzer, agit au plus intime des hommes pour les inciter à humaniser et à diviniser leur propre devenir et celui du monde. Au plan communautaire, il est indispensable que les Églises, « conformistes » et « fonctionnarisées » au dire de Schweitzer, renoncent à l’ordre sacralisé qu’elles présentent comme immuable alors que tout change, et qu’elles reviennent à l’Évangile pour servir les hommes.

 

« Il paraît de plus en plus évident que nos Églises, telles qu’elles sont, ne peuvent susciter une vie authentique, qu’elles ne le pourront que le jour où leurs formes se briseront, où les paroisses deviendront de vraies communautés, où les fonctions s’effaceront pour faire place à  des engagements et à des pratiques enthousiastes, où donc toutes ces forces qui ont été enchaînées seront libérées . » (Sermon du 11 juin 1905).

 

Babylone, Ninive et Rome sont tombées en ruines, mais l’Évangile a survécu aux empires, constatait Schweitzer. Pour vivre la Bonne Nouvelle du Royaume et en témoigner, il ne suffit pas de prêcher, ni de louer Dieu ou de le prier. Il faut agir selon l’amour prescrit par Jésus, car tranchant est le critère qui préside sans la moindre considération religieuse au « Jugement dernier » qui nous juge dès à présent : « Ce que vous avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. (…) Et ce que vous n’avez pas fait à un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. » (Mt 25, 40-46). C’est à cette aune que l’Évangile libérateur annoncé par le prophète de Nazareth peut déplacer des montagnes en chacun de nous et jusque dans la société, et faire advenir sur terre une part de ciel.

 

Jacqueline Kohler

 

 

[1] L’Esprit et le Royaume, Albert Schweitzer, traduit de l’allemand par Jean-Paul Sorg, Arfuyen, Paris-Orbey, 2015.

Donnés dans l’église luthérienne Saint-Nicolas de Strasbourg (sauf un à Gunsbach), la moitié des trente sermons qui composent ce livre portent sur le Royaume de Dieu, l’autre moitié sur le thème de l’Esprit.

Cet article résume les échanges intervenus autour de ce livre au sein d’un petit groupe de lecteurs – à poursuivre ici ou là…

 

[2] Les termes bibliques employés pour désigner Dieu et son règne, ou Jésus le Christ, peuvent paraître obsolètes dans l’environnement sociopolitique et culturel d’aujourd’hui, mais leur usage se maintient à défaut de mieux.

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Rédigé par jonasalsace

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Publié le 22 Mars 2015

Les chrétiens ont à cœur de s'inspirer de l'Evangile dans leur vie affective et familiale et de le partager avec autrui. Aujourd'hui, à travers une communication mondialisée, l'Evangile est entendu par "une foule immense de toutes races, langues, peuples et nations". Depuis la première Pentecôte, ils ont aussi de souci de veiller à ce que "chacun les entende dans sa propre langue". Ce qui implique que les chrétiens aient une parfaite connaissance des réalités sociales et culturelles ainsi que des pratiques relationnelles vécues dans un substrat sociétal varié. Il est nécessaire aussi qu'ils prennent conscience que l'humanité entière aspire au bonheur malgré les difficultés de la vie quotidienne.

 

En effet, lorsqu'ils sont libres dans leurs choix, tous les hommes ne souhaitent-ils pas aimer et être aimés ? N'est-ce pas aussi le message de Jésus qui nous invite à découvrir l'amour humain par delà des structures familiales et conjugales souvent pesantes ? N'est-ce pas aussi à travers l'amour humain que se dessine l'image du Dieu de Jésus-Christ qui, après chaque échec, permet un nouveau départ come une résurrection sans cesse renouvelée ?

 

Grâce à un développement sans précédent des sciences et une mondialisation des échanges, notre époque a la particularité d'accélérer des changements qui, dans le passé, auraient mis plusieurs générations à se réaliser. Ceux-ci ne touchent pas seulement la production et la technologie, mais aussi les relations entre personnes et la perpétuation de l'espèce humaine, c'est-à-dire la famille et l'engendrement. Désormais la famille est de plus en plus souvent une entité mouvante et complexe, composée et recomposée de parents, beaux parents, donneurs de gamètes ou d'embryons auxquels s'ajoutent des femmes qui portent un enfant pendant la durée de gestation avant de le confier à des parents adoptifs. Sans parler des frères et sœurs, demi-frères et demi-sœurs et enfants non consanguins cohabitant suite à une nouvelle vie en couple de leurs parents.

 

Dans cette nouvelle architecture familiale, chacun doit avoir une place connue et reconnue. Chacun doit pouvoir tisser des liens charnels et interpeler personnellement ceux qui sont les protagonistes de ses origines et non en faire des monstres ou des héros dans une histoire familiale imaginaire.

 

Plutôt que de tenir compte de ces réalités quotidiennes, d'aucuns veulent réduire la famille à "un père, une mère, pas un de plus, pas un de moins". En oubliant que cette famille fantasmée n'a jamais existé. Ni dans l'Evangile, ni dans la société. Jésus avait une famille. Une mère très présente jusqu'au pied de la croix, un père absent et aussi des frères. Ce n'est pas exactement la sainte Famille. Dans nos souvenirs, la famille de notre enfance ne se réduisait pas à deux parents. Le père était souvent retenu hors de la maison par son travail quand il n'était pas mort précocement dans une guerre. Mais nous étions heureux de la présence d'une grand-mère ou d'un grand-père que nous considérions comme partie intégrante du cercle familial le plus proche. Ce n'était pas la famille de la Manif pour tous mais chacun y donnait de son amour, souvent plus an gestes qu'en paroles.

 

Et voici que certains défendent l'unique famille acceptable, la famille calquée sur l'engendrement et qui instaure une complémentarité indéfectible des savoir-faire maternels et paternels et hiérarchise les compétences des hommes et des femmes dans notre société. Ils s'opposent aux filiations homoparentales et à la procréation médicalement assistée pour les femmes célibataires. Ils dénoncent ces familles où se côtoient deux mères ou deux pères, ces familles au sein desquelles chacun peut trouver une place dans la construction psychique de l'enfant, où l'instinct paternel vaut bien l'instinct maternel.

 

Dans le passé, le droit s'est adapté à l'évolution des familles. Il doit en être de même aujourd'hui. Quelle que soit sa nature, sa composition ou sa recomposition, la famille reste la base de la société. Plutôt que d'être affaire de chromosomes, elle est œuvre d'amour. N'est-ce pas cette réalité que nombre de nos contemporains tentent de vivre avec ou sans référence à l'Evangile ?

 

Jean-Paul Blatz

 

 

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Rédigé par jonasalsace

Publié dans #Vagues d'espérance

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Publié le 21 Février 2015

 

Qu’il me soit pardonné d’usurper dans cet article le statut d’évêque pour relever le multiple préjudice qu’entraînepour l’image de l’Église dans notre société et pour sa propre gouvernel’emploi anachronique du titre de « Monseigneur » ! Ce détour personnalisé facilitera peut-être le propos et en concrétisera la portée. De fait, le christianisme charrie maintes coutumes plus discutables que cette appellation ; mais, aux antipodes des valeurs qu’elle est censée honorer, celle-ci apparaît aujourd’hui particulièrement désuète et plus que jamais décalée par rapport à l’Évangile. Nombre de « Monseigneurs » en conviendront – j’en suis sûr.

 

***

 

« Je sais bien que ce n’est pas mon individu que ce titre honore, mais le ministère dont je suis chargé. C’est à l’Église tout entière qu’il est ainsi rendu hommage. Aussi ne m’appartient-il pas, ni à aucun de mes confrères, de refuser pour convenance personnelle cette appellation qui relève d’une longue histoire et transcende nos personnes. Et pourtant, je demande de ne plus être appelé « Monseigneur » !

 

« Bien que j’aie toujours récusé les honneurs dans l’Église, j’avoue avoir été touché lorsque j’en ai bénéficié à mon tour. N’avais-je pas, sous couvert de service et comme d’autres sans doute, rêvé de l’aura entourant les hautes fonctions ecclésiastiques ? Sagement, l’humilité commande aux dignitaires de ne pas accorder trop d’attention à la déférence qui leur revient. En prenant ma place dans la succession apostolique, c’est donc en toute modestie que j’ai fini par m’habituer à la mitre et aux rituels séculaires qui l’accompagnent.

 

« Mais jusqu’où assumer l’héritage ? La symbolique véhiculée par ces honneurs s’étant perdue, ne faut-il pas renoncer à un usage qui s’est dégradé en banale mondanité aux yeux de nos contemporains ? C’est la crédibilité même de l’Église qui, hors de nos communautés, est aujourd’hui menacée par un affichage et des cérémonies qui offensent la foi évangélique. Et plus dramatique encore : le décorum ecclésiastique mis en scène par nos manières et nos rites atteint jusqu’à la perception de Dieu qui s’offre à travers la religion, brouillant gravement le message originel du christianisme.

 

« La divinité est imaginée à l’image des rois, le faste de la cour céleste est construit à l’avenant, et nos pratiques en fournissent depuis des siècles une transposition qui doit légitimer la suprématie du domaine religieux. Mais le monde a changé tandis que nous restons entravés dans un passé indûment sacralisé au profit de nos institutions, et dans une conception archaïque de la divinité. Notre Dieu n’occupe pas les trônes que l’humanité s’obstine depuis toujours à ériger à ses dieux comme à ses rois. Nos représentations, notre langage et notre gestuelle sont à repenser.

 

« Comme la parole ne peut se communiquer qu’à travers des langages, l’Église ne peut se perpétuer qu’à travers des institutions. Et toutes les institutions ayant tendance à sacraliser les pouvoirs qui les gouvernent, l’Église a absolutisé l’autorité ecclésiastique en l’assimilant à l’autorité divine. Mais, paradoxe : les responsabilités d’ordre évangélique, tout en étant des plus éminentes, constituent en un sens le moins sacré de tous les pouvoirs – le moins « séparé » –, parce que foncièrement subordonné à l’humble service des hommes, et des plus petits en priorité.

 

« Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous se fera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous se fera l’esclave de tous. » (Mc 10, 42-43). Adressé par Jésus aux disciples qui allaient fonder et conduire les premières communautés chrétiennes, ce précepte vaut toujours et se passe de commentaire. À suivre, tout simplement…

 

« Alors, adieu Constantin et Théodose qui ont promu le christianisme religion officielle de l’empire romain, adieu l’apparat et les compromissions qui s’en sont suivis au prix de la fraternelle simplicité des origines ! S’il n’est guère possible et s’il ne sert à rien de juger le passé, il nous incombe par contre de construire l’avenir. Pour demeurer fidèles à la Parole reçue, les communautés chrétiennes ont vocation à inventer, par delà les modèles hiérarchiques légués au catholicisme par la Rome antique et la féodalité médiévale, des formes de service et de pouvoir inédites. Le dernier concile en avait déjà pris conscience avec Jean XXIII. Et, malgré d’âpres résistances, on s’en préoccupe de nouveau au Vatican sous la houlette du pape François ! »

 

***

 

D’aucuns trouveront ce billet outrecuidant – de quoi se mêle donc ce laïc qui feint d’ignorer la modestie de l’immense majorité des prélats ? D’autres estimeront qu’il ne s’agit là que de futiles élucubrations au regard des graves problèmes que connaissent le monde et l’Église – n’est-il pas plus urgent de soutenir les initiatives qui témoignent de l’Évangile en dépit de tous les manquements ? Mais la question soulevée est moins anodine qu'elle ne semble au premier abord. Les titres n’ont évidemment aucune importance en tant que tels, mais ils sont révélateurs de l’idéologie et des structures qui les produisent et qu’ils illustrent, et ils contribuent à en assurer la reproduction. Même les dehors les plus dérisoires peuvent cacher des enjeux cruciaux…

 

P.S. Voir https://www.youtube.com/watch?v=Q4DfrjJjPKc&feature=share

(Le cardinal américain Raymond Leo Burke a occupé jusqu’à récemment le poste de préfet du Tribunal suprême de la signature apostolique, la plus haute juridiction du Saint-Siège.)

 Il est entendu que la caricature est toujours caricaturale, mais c’est précisément de cette façon qu’elle dévoile la nature profonde de ce qu’elle représente. Que dire, que faire, quand il arrive que l'idolâtrie le dispute au grotesque à un point tel qu’il ne semble guère possible d'imaginer pire ? Suffit-il d’admettre que Dieu reconnaîtra les siens ?   

 

Jean-Marie Kohler

http://www.recherche-plurielle.net

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Publié le 7 Février 2015

 

Il faut répondre au questionnaire proposé par notre diocèse dans le cadre du synode sur la famille. Il faut faire entendre nos voix.

 

Mais en préalable on peut tout de même s’étonner du choix et de la répartition des 5 questions posées. Regardons de près les chiffres entre parenthèses, qui renvoient aux paragraphes du rapport du synode d’octobre 2014. Que constatons-nous ? Les 4 premières questions renvoient au total à 10 paragraphes, la question 3 ne se référant en particulier qu’à un seul item de 10 lignes, alors que la seule dernière question renvoie à 15 paragraphes, soit 3 pages. Et précisément, sur quoi porte cette dernière question ? Sur les « situations particulières », toutes mises dans le même sac, même si elles sont ensuite détaillées.

 

Or qu’est-ce qui nous interpelle, de quoi discutons-nous, entre chrétiens ou avec nos amis d’autres confessions ou convictions ? Sûrement pas l’urgence de « témoigner de la joie du mariage et de la vie de famille », pas plus que des aménagements à apporter à la préparation au sacrement du mariage. Nous avons le souci des « situations particulières » évoquées dans la question 5 : l’accueil des divorcés, remariés en particulier, la reconnaissance des couples homosexuels et de leurs familles. Les médias d’ailleurs ne s’y trompent pas : ils savent, comme nous, que c’est sur ces points cruciaux que se jouera la crédibilité d’un discours et d’une pratique d’Eglise ouverts au monde d’aujourd’hui.

 

Le message de l’Evangile ne nous pousse pas à réfléchir à l’aménagement de nos pratiques pastorales, ce qui est peu ou prou le sujet des 4 premières questions, mais à accueillir les réalités d’aujourd’hui pour revoir entièrement le sens de nos paroles et de nos actes collectifs en Eglise.

 

La Coordination JONAS Alsace

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Publié dans #Informations - communications

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Publié le 2 Janvier 2015

« Ne vous inquiétez pas de quoi vous vous vêtirez » (Mt 6,25 ; Lc 12,22). Ces paroles de l’évangile me reviennent presque automatiquement à la pensée, c’est une habitude que je me suis imposée, lorsque je vois un col romain trop raide. Je ne veux pas m’arrêter à ces détails. Pourtant, récemment, je n’ai pas pu retenir mon esprit de folâtrer sur ce sujet en voyant un appel aux dons, qui émanait de la Fondation Nationale pour le clergé. Cet organisme de l’Église catholique en France sollicitait la générosité des fidèles en faveur des prêtres, religieux et religieuses âgés.


Ce qui a alerté mon attention, c’était l’illustration de cet appel aux dons : une photo très engageante, présentant le Père Henri, 86 ans, large sourire, crâne nettement dégarni, fines lunettes, mais pas de col romain. Sa tenue vestimentaire était révélatrice de sa pastorale : une chemise bleu-clair, au col largement ouvert, sur une veste gris-clair. Seul signe distinctif : une petite croix discrète sur le revers de la veste (www.fondationduclerge.com). Il en va tout autrement des quêtes pour les œuvres de vocations et les séminaires, qui affichent le plus souvent des photos de jeunes clercs, plutôt sérieux, voire austères, avec des cols romains rigides. En terme de marketing, on se demandera lequel de ces deux genres d’illustrations atteint le plus efficacement la générosité des fidèles ? En tout cas, cela illustre nettement deux compréhensions différentes du ministère pastoral, à l’image des styles des papes au tournant du millénaire. Il y eut successivement, entre 1939 et 1963, les papes Pie XII et Jean XXIII, l’un austère et l’autre débonnaire, ensuite, à partir de 2005, Benoît XVI et François.


À présent, comment se situe l’Église catholique en France ? Dans les années 1980 les tendances dans l’épiscopat et dans le nouveau clergé préféraient le col rigide. Or, s’adressant aux séminaristes français réunis à Lourdes début novembre, le préfet de la Congrégation romaine pour le clergé, le cardinal Stella, souhaitait que chacun puisse dire : « Je veux être un prêtre dans le style du pape François, par la proximité, l’affection pour les personnes ». Ce cardinal est proche du pape actuel, dont il donne en exemple « la grande humanité » (La Croix 7 novembre). De fait, cette qualité pastorale primordiale se manifeste dans toutes les initiatives du pape, et tout particulièrement dans la convocation et la conduite du Synode sur la famille. En effet, il vient d’assigner à la deuxième session de ce synode cette mission : « placer l'Église aux côtés des familles en situations extrêmes ».


L’alternance des papes, tantôt austères et tantôt bienveillants, et la présence parmi les prêtres de courants aussi divers, font songer aux évolutions de Jean Baptiste à Jésus : le premier agitait la menace, en évoquant la hache prête à couper l’arbre, tandis que Jésus ménageait la mèche qui fume encore (Mt 3,10 ; 12,20). Or, les tenues ecclésiastiques juxtaposent les deux courants : la raideur d’un col romain et la souplesse soyeuse des ceintures violettes ! Les deux peuvent être portées par la même personne. Mais peut-on laver les cols romains avec des lessives du genre Soupline, pour en atténuer la raideur ? Ce serait merveilleux ! En tout cas, certains porteurs de col romains sont eux-mêmes très souples, du moins pour mettre et enlever leur col. Tantôt on les voit avec, et tantôt, sans. Considèrent-ils leur vêtement comme un uniforme, à revêtir quand ils sont en exercice ? Pourtant la pastorale, c’est comme la médecine. Bien sûr, il y a des temps forts, mais elle affecte la personne en profondeur et de façon permanente, on ne peut pas la déposer au vestiaire.

 

M.M.

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