Publié le 30 Octobre 2010

Introduction aux ateliers de la Rencontre annuelle des Groupes Jonas d'Alsace

autour du thème : "Être majeur dans la foi"- Sélestat, le 17 octobre 2010.

 

 

Protestante engagée dans mon Église, mais depuis de longues années très proche de l’Église catholique à laquelle appartient mon mari, je place cette réflexion dans une perspective œcuménique. Malgré leurs différences, les deux confessions sont aujourd'hui confrontées au même dilemme : privilégier les mesures conservatoires pour subsister, ou renoncer à la nostalgie d’un passé révolu pour renaître.

 

Je ne mésestime nullement l’immense témoignage que l’Église universelle a rendu à l’évangile au fil des siècles, en tant qu’institution comme à travers les initiatives individuelles de ses fidèles. Mais il nous faut désormais prendre en compte les critiques de ceux qui regardent l’Église de l’extérieur, et notamment la déception de ceux qui l’ont quittée.

 

Cela nous conduit à réfléchir sur ce que doit être l'Église et sur les raisons qui nous motivent, chacun d’entre nous, à lui demeurer fidèles. Sans doute avons-nous raison de dire : « Je reste dans l’Église et j’y revendique la place qui me revient en tant que croyant en Jésus-Christ », encore faut-il savoir de quoi on parle et ce que cela implique.

 

Pour ma part, je suis convaincue qu’il est possible de vivre une foi libre et responsable dans l’Église. Mais je ne peux pas pour autant éluder cette incontournable et inquiétante question : comment se fait-il qu’un évangile qui proclame la libération ait pu être utilisé comme un vecteur d’infantilisation et d’asservissement ?

 

Notre réflexion s’articulera autour des points suivants. J’évoquerai d’abord la souveraine liberté que donne la foi, puis l’assujettissement qui accompagne trop souvent la religion ; un détour par l’histoire survolera ensuite les flux et reflux des tentatives d’émancipation, et nous verrons pour finir comment vivre l’évangile entre gestion et prophétisme, avec et malgré les institutions ecclésiales.

 

L’offre de libération

 

Les évangiles nous présentent un Jésus avant tout soucieux de libérer les hommes de leurs malheurs, de leur ouvrir un chemin vers leur plénitude humaine. Il chassait les démons pour guérir les aveugles et les paralytiques, relevait les publicains et les prostituées de leur culpabilité pour leur rendre le bonheur d’aimer et d’être aimés, et il invitait chacun et chacune à accéder à la dignité majeure de fils et de fille de Dieu. C’est avec une absolue liberté qu’il agissait ainsi, annonçant un royaume où les derniers seront les premiers, s’opposant sans crainte à un système politico-religieux puissant obnubilé par la Loi, et acceptant finalement d’être mis à mort pour cela. Ce faisant, il n’a pas cherché à fonder une nouvelle religion avec de nouvelles contraintes, pour les substituer à la religion du Temple et du sacerdoce d’Israël.

 

L’apôtre Paul a par la suite insisté sur la majorité spirituelle et la liberté sans restriction accordées à ceux qui vivent en Christ, qui communient au mystère de sa vie, de sa mort et de sa résurrection. Le chrétien est, selon Paul, le plus libre des hommes vis-à-vis de toutes les puissances, qu’elles soient profanes ou religieuses. Si le chrétien vit dans l’amour, il n’est plus soumis à aucun rite, à aucun interdit, à aucune doctrine – qu’il s’agisse de circoncision, d’alimentation, de morale ou de n'importe quelle autre chose. « Aime, et fais ce que tu veux », dira plus tard St Augustin. Cette vision a incontestablement contribué, au cours de deux millénaires de christianisme, à libérer d’innombrables croyants des idolâtries et des servitudes du monde, à leur permettre de vivre debout devant les hommes et devant Dieu. Et telle est aujourd’hui encore la vocation des chrétiens.

 

Un assujettissement tenace

 

Les autorités ecclésiastiques ont cependant toujours eu tendance à exiger des fidèles une attitude de profonde soumission, faisant valoir qu’elles sont chargées par Dieu de définir et d’imposer les croyances et les conduites qui donnent accès au salut. L’obéissance était réputée d’autant plus salutaire qu’elle est sans réserve, et toute révolte était suicidaire, car entraînant un rejet social annonciateur d’un rejet divin. Entre ciel et enfer, l’Église s’est montrée présomptueuse dans ses doctrines et totalitaire dans ses pratiques, sans craindre de livrer ses fidèles à de terribles angoisses. Peur d’un Dieu aussi tatillon que tout-puissant, peur du clergé et des différents détenteurs de l’autorité déléguée par Dieu, peur des autres considérés comme autant d’accusateurs potentiels, peur du péché et du diable tapi dans les moindres recoins. À l’assujettissement commun s’ajoutait, pour les femmes, celui imputé à leur sexe et à leur culpabilité particulière liée à la faute originelle.

 

Cette domination s’est exercée dans quasiment tous les domaines de la vie sociale et personnelle. L’Église a longtemps affirmé qu’il était de son ressort, pour servir la gloire divine et sauver le monde, de faire et de défaire les rois, d’intervenir dans les affaires patrimoniales et familiales, de ponctionner à sa convenance une part de tous les biens, de réglementer la procréation et la vie sexuelle la plus intime de chacun, d’absoudre ou de condamner, et bien entendu de définir d’autorité le culte qui plaît à Dieu et les doctrines officielles prétendues sacrées et intangibles. Rien n’échappait à son emprise. Au plan religieux, elle a doté le sacerdoce d’un statut ontologique qui transcende la condition commune, s’est réservé tous les pouvoirs et s’est accordé quantité de privilèges. Quoique sapée par la sécularisation, cette suprématie ecclésiastique reste vivace dans les têtes de bien des fidèles, surtout parmi les plus pauvres qui sont les moins instruits.

 

Pour résumer les deux premiers points de cette réflexion, je note que Jésus a annoncé la délivrance d’Israël du joug de la Loi, que Paul a étendu la libération en Christ au monde païen, mais que le christianisme primitif porteur de cette liberté est progressivement devenu oppressif. Nous examinerons maintenant comment l’Église avance entre des mouvements contradictoires d’émancipation et de récupération.

 

Émancipation et récupération

 

Les tentatives d’affranchissement ont été nombreuses, mais toutes ont débouché sur des lendemains mitigés. Au XVIème siècle par exemple, la Réforme protestante s’est élevée contre la mise en tutelle des fidèles : elle a proclamé l’absolue prééminence de la grâce divine sur les initiatives humaines, l’autorité des seules Écritures et de la conscience individuelle au détriment de l’autorité de la Tradition et du clergé, le sacerdoce universel des fidèles contre le sacerdoce des prêtres. La religion a été désacralisée, la Bible a été mise à la portée des laïcs grâce à sa traduction en langue vulgaire et à sa diffusion imprimée, et chaque croyant s’est vu reconnaître le droit de l’interpréter selon son inspiration. Le protestantisme n’a pourtant pas tardé, contre les principes qu’il a lui-même promulgués, à réinvestir ses pasteurs d’une autorité semblable au cléricalisme catholique, à échafauder à son tour ses orthodoxies, à resacraliser les temples et certains rituels. Par rapport au fidèle catholique, le protestant peut se prévaloir d’une plus grande liberté, mais elle reste bien en deçà de la formidable libération inaugurée par l’évangile.

 

Dernier avatar de la soif de liberté du côté catholique, l’aggiornamento de Vatican II devait renouveler l’Église, mais la curie se glorifie de son invariabilité séculaire et résiste dans le sillage du passé. « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil », observait déjà l’Ecclésiaste en son temps ! L’histoire montre que la séduction du prestige, des richesses et du pouvoir se traduit toujours par une métamorphose de l’évangile en religion, et que les constructions dogmatiques et moralisatrices qui en résultent sont mises au service de l’ordre profane et religieux établi, au préjudice de la puissance libératrice de l’évangile. Ainsi s’explique que le crucifié du Golgotha soit devenu le Christ-Roi que l’Église a voulu faire régner sur les royaumes de ce monde, que les disciples de l’humble François d’Assise aient fondé la riche et puissante congrégation franciscaine, que les héritiers de Luther aient sacralisé les Écritures jusqu’à y engluer la Parole de Dieu, que ceux de Calvin aient instauré un ordre politico-moral étouffant, que le prophétisme de Jean XXIII ait été ramené dans le droit chemin romain, etc.

 

Que faire dans ces conditions ? L’incessant mouvement de balancier que révèle ce détour par l’histoire est-il aussi désespérant qu’inévitable, ou permet-il d’entrevoir l’étroit et abrupt sentier de crête que trace l’évangile à travers les vicissitudes humaines ?

 

Entre gestion et prophétisme

 

Un penseur protestant du siècle dernier, Jacques Ellul, a proposé une dialectique simple et lumineuse pour appréhender et dépasser les contradictions entre la foi et le monde. Il rappelle d’abord que l’évangile représente la plus radicale des subversions en proclamant le renversement des valeurs sociales les plus communes. Puis il constate que le monde ne peut, en retour, que subvertir l’évangile pour le rendre inoffensif face à son hégémonie, allant jusqu’à associer l’Église à ce travail de perversion en rééditant avec succès les tentations de Jésus dans le désert de Judée. Enfin, pour surmonter cette irréductible opposition, Ellul affirme que le disciple du Christ est appelé à subvertir, au nom de l’évangile, la subversion du christianisme mise en œuvre par le monde. Un combat indéfiniment à reprendre, entre les mêmes exigences évangéliques et les mêmes convoitises humaines, inévitable chemin de croix en même temps qu’anticipation de la résurrection. Il ne s’agit pas de renverser par la force les systèmes profanes ou religieux dominants, mais de changer le monde en convertissant les cœurs et les désirs.

 

Quand nos contemporains, croyants et athées confondus, parlent de l’évangile et se disent interpellés par son message, quels noms avancent-ils ? Sans grande attention pour les Églises officielles, ils citent Albert Schweitzer qui a été un précurseur de l’altermondialisme, Martin Luther King qui a rendu leur dignité aux Noirs américains face à la violence meurtrière des milieux racistes, Helder Camara et Oscar Romero qui ont défendu la cause des pauvres contre le cynisme des possédants en Amérique latine, et, plus près de nous, mère Teresa, l’abbé Pierre ou sœur Emmanuelle qui ont partagé la vie des plus méprisés. Cet évangile-là continue à se réaliser en silence à ras de terre, manifestant sa puissance libératrice face à l’iniquité d’une organisation sociale dépourvue de pitié. C’est principalement là, loin des églises, des temples et des cultes qui s’y pratiquent, que se jouent l’avenir de l’humanité et l’avenir de Dieu dans notre monde. C’est là, au service des hommes les plus vulnérables et à la faveur d’une large solidarité, que le monde attend les chrétiens.

 

Alors, où commence, où s’arrête l’Église ? Ne se réduisant jamais aux institutions qui s'en réclament, elle ne peut vivre qu’à partir d’une source très ancienne et cependant située au cœur des réalités présentes – l’évangile de Jésus-Christ. Plus vaste que le monde, elle rassemble les croyants du passé avec ceux d’aujourd’hui, de toutes les confessions ou dépourvus de confession parfois. En s’incarnant, cette Église s’est métissée avec mille cultures, et les valeurs christiques qui l’inspirent débordent la religion chrétienne jusqu’aux autres croyances et jusqu’à l’athéisme même. Autant dire que rien ne peut la contenir : ni les murs des églises ou des temples, ni quelque structure ecclésiastique que ce soit. Est-ce à dire que les formes historiques des institutions ecclésiales importent peu puisque l'Église dépasse toute organisation humaine, et qu’il n’y a donc pas lieu de s’en préoccuper ? De fait, toutes ces institutions sont limitées et relatives, et il ne faut en absolutiser aucune en l’identifiant indûment au Royaume de Dieu. Mais il est pareillement vrai qu’il faut les apprécier, les entretenir et les rénover au besoin quand c’est possible, comme les maisons qui nous abritent et abriteront nos enfants.

 

En même temps qu’elle a assuré l'expansion géographique de l’Église, la collusion avec l’empire romain scellée sous Constantin a entravé le christianisme dans des stratégies de pouvoir qui n’ont pas cessé d’être reconduites. Mais la subversion de cette liaison perverse permet de dégager le visage évangélique de l’Église de sa gangue humaine.

 

L’évangile avec et malgré les Églises

 

Comme le monde, l’Église est forcément tributaire de langages et de cadres institutionnels. La plus sublime poésie a besoin de mots pour se dire, et l’amour ne porte ses fruits que dans la confiance et la fidélité qui lient les personnes et fondent les communautés. Dieu lui-même ne peut proposer sa Parole aux hommes qu’à travers des messages et des alliances qui s’inscrivent dans la relativité de l’histoire. Aussi l’Église est-elle un lieu où règne l’ambiguïté humaine en même temps qu’y souffle l’Esprit. Quitte à se rebeller parfois, le croyant est invité à accepter cet environnement pour s’y épanouir et pour le transformer, pour témoigner d’un au-delà des inévitables structures et idéologies, et pour instaurer les prémisses de cet au-delà. Le Royaume espéré est déjà là dans les cœurs qui le font advenir, mais il ne sera jamais là objectivement, sous quelque forme sociale que ce soit. L’Église est un chemin pour le Royaume, mais elle n’est pas le Royaume, et ce chemin passe par l’échec rédempteur du Golgotha pour elle comme pour chaque croyant.

 

La première condition de la crédibilité des Églises réside, quelle que soit la confession, dans leur retour à l’évangile, au plus près des espérances et des drames de notre temps. Il ne suffit pas de prêcher la fraternité et de secourir quelques démunis, mais il s’impose de rejoindre effectivement les humiliés là où ils se trouvent, qu'ils nous plaisent ou non, pour défendre avec eux leur inaliénable dignité et obtenir justice, sans craindre de contrarier les tenants de l'ordre établi. Une large remise en question de l’héritage reçu s’impose dans cette perspective : quitter le confort des alliances suspectes et les habitudes qui assurent une sécurité trompeuse, renoncer au dogmatisme, au ritualisme et au moralisme, repenser la foi et imaginer des communautés libérées des carcans religieux. Ces changements sont sans commune mesure avec les réformes organisationnelles et cultuelles ou les apports des diverses mouvances traditionalistes en vogue. L’espérance devant s’accompagner de discernement, il importe d’identifier les priorités, de ne pas confondre palliatifs et remèdes, et de se garder de la tendance des Églises à vouloir survivre dans leur périmètre propre au lieu de s’immerger dans l’humanité.

 

Séduisantes pour certains, la fuite en avant charismatique prend facilement une tournure infantilisante, et les revendications liturgiques une tournure régressive. Les mouvements pentecôtistes et autres qui exploitent le « retour du religieux » et la crédulité véhiculés par la misère matérielle, morale et intellectuelle n’offrent que des leurres. Chosifiés et manipulés, la Bible, Jésus et le Saint-Esprit envahissent les consciences et la vie sociale dans une sorte de délire qui ne laisse plus guère de place à la réflexion, à l’autonomie et à la responsabilité personnelles. Quant à la juste et légitime revendication d’égalité des sexes dans le catholicisme, elle risque de renforcer un système religieux périmé si elle ne conteste pas le modèle d’Église ritualiste et dogmatique véhiculé par le cléricalisme. Que pèsent, en fin de compte, les prestations cultuelles et les prérogatives liturgiques au regard des services que l’évangile invite aujourd’hui à rendre aux hommes et à Dieu dans les domaines essentiels dont dépend l’avenir de l’humanité ? Il est évident que le sort des humains comme la gloire de Dieu se jouent fort loin de Rome et de toutes les institutions ecclésiastiques.

 

Tandis que la majorité civile relève d’une décision législative, la majorité spirituelle ne peut être décrétée par aucun droit. Elle dépend d’abord d’une liberté qui, quoique gracieusement donnée, se conquiert au plus intime de soi et solidairement en communauté – prière et combat. Certes, tout peut éventuellement concourir à faire émerger cette majorité : les aménagements de la politique pastorale comme les réformes liturgiques, et encore bien d’autres choses à gérer autrement. Mais seule la conversion du cœur et une audacieuse mise en pratique des valeurs annoncées par les béatitudes et les paraboles de Jésus sont d’une importance cruciale. Au delà du « comment subsister », c’est la « raison d’être de l’Église » qui est en cause, sa vocation prophétique, et la nôtre en tant que chrétiens.

 

Certains me reprocheront peut-être de m’en être tenue à des considérations trop générales, de ne pas avoir présenté quelques bons trucs directement utilisables... Non seulement je ne connais pas de tels trucs dans ce domaine, mais je crois qu’il n’en existe pas qui soient à la hauteur des problèmes rencontrés. C'est en prenant les risques que cela comporte, que la quête d’une foi adulte nous porte à nous engager personnellement et ensemble sur les chemins incertains de la Bonne Nouvelle dans un contexte inédit.

 

Jacqueline Kohler

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Rédigé par jonasalsace

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Publié le 18 Avril 2010

Point de vue paru dans le monde daté du 18/19 Avril 2010

Cinq années pour Benoît XVI, une crise de confiance historique

 

Cet article est consultable sur le site du monde

 

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/04/17/cinq-annees-pour-benoit-xvi-une-crise-de-confiance-historique-par-hans-kung_1335032_3232_1.html

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Rédigé par jonasalsace

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Publié le 1 Avril 2010

Elle fait partie de ces milliers de femmes sans nom de la Bible. Mais elle a bel et bien existé. Deux traditions bibliques se conjuguent, sans s’être concertées, pour mettre en relief le fait que Pierre était marié. Dans un récit paisible, la tradition des évangiles synoptiques présentera la belle-mère de Pierre et dans une diatribe véhémente, la tradition paulinienne fera émerger la femme de Pierre.

 

 

La tradition évangélique : la belle-mère de Pierre

 

Cette tradition trouve ses racines dans la vie concrète de Jésus en l’an 28. Il commence son action en Galilée et s’établit quelques heures à Capharnaüm, la ville de Pierre.

 

Environ quarante ans plus  tard, quand paraît le premier Evangile, celui de Marc, la belle-mère de Pierre apparaît comme la première femme mentionnée dans la tradition évangélique écrite. Dans le récit on passe de la synagogue (sphère religieuse) à la maison  (sphère profane). Dans cette maison, cinq hommes sont debout, dont Jésus. Une femme fiévreuse, la belle-mère de Pierre, est couchée. Jésus la relève. Elle se met au service des visiteurs.

 

Et aussitôt sortant de la synagogue, ils allèrent dans la maison de Simon (Pierre) et d’André, avec Jacques et Jean. La belle-mère de Simon était couchée, fiévreuse, et aussitôt ils parlent d’elle à Jésus. Il s’approcha, la fit se lever, en lui prenant la main. La fièvre la quitta. Et elle les servait (Mc 1, 29-31).

 

Le fait que Pierre ait une belle-mère était dans l’ordre naturel des choses. Cela le restera dans la suite. Marc le rappelle dans les années 70. Dans les vingt années suivantes, Luc 4, 38-39 et Matthieu 8, 14-15 reprendront le texte de Marc en le situant dans leur projet, mais sans remettre en cause la mention de la belle-mère de Pierre. Il était tout à fait normal qu’un apôtre, même le premier d’entre eux, fût marié.

 

 

La tradition paulinienne : une épouse chrétienne

 

 

Paul n’a pas connu Jésus de Nazareth. Il n’a pas été témoin de son attitude ouverte et révolutionnaire vis-à-vis des femmes… Les lettres de Paul ne font mention que de trois événements concernant le « Jésus de l’histoire ».

  1. Sa naissance est exprimée en quelques mots : « Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la loi » (Ga 4,4)
  2. Sa mort rappelée à plusieurs reprises par la mention de la croix, notamment en Philippiens 2,8 : « Il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! »
  3. Enfin, le souvenir du dernier repas de Jésus transmis à Paul par la pratique chrétienne (1 Co 11, 23-27).

 

 

Mais Paul a connu Pierre. Dans ses épîtres, il le désigne d’habitude (sept fois) par son nom hébreu « Céphas » (le rocher). Deux fois il l’appelle « Pierre ». Ceci quand il évoque la double mission qui leur est confiée : « Celui qui avait agi en Pierre pour faire de lui un apôtre des Circoncis, avait pareillement agi en  moi en faveur des Nations » (Ga, 2, 7-8). Si Paul reconnaît en Céphas une des colonnes (de l’Eglise ?) (Ga 2,9), il n’hésite pas à le vilipender « devant tout le monde » quand il ne « marche pas droit » (Ga 11, 14).

 

 

 

La diatribe paulinienne : la femme de Céphas

 

Environ quinze ans avant la rédaction de l’évangile de Marc (2), dans sa première lettre aux Corinthiens (3), Paul, piqué au vif par ses détracteurs, défend sa manière de vivre et celle de ses compagnons. Il écrit entre autres :

 

Ma réponse la voici : « N’avons-nous pas le droit de manger et de boire ? N’avons-nous pas le droit d’emmener une femme sœur, comme les autres apôtres et les frères de Seigneur et Céphas ? » (1 Co 9, 4-5)

 

L’expression grecque adelphen gunaïka  signifie « une soeur femme », c’est-à-dire une épouse chrétienne (4).

 

L’énervement de Paul face à ses détracteurs confirme donc la tradition évangélique selon laquelle Pierre était marié. Bien plus, il la complète en parlant de son épouse et en la présentant comme prenant part à ses voyages missionnaires. Merci Paul ! Ce fut aussi le cas pour d’autres apôtres, les frères du Seigneur, pour Aquila et Priscille (Rm 16, 3 ; 1 Co 16, 19 ; 2 Tm 4, 19), et peut-être aussi pour Andronicus et Junie qualifiées d’apôtres en Romains 16, 7.

 

 

Questions

 

 

Cette conjugaison étonnante entre la tradition synoptique et la tradition paulinienne est-elle un hasard ? Est-elle un « sourire » de l’Esprit ? Pourquoi pas les deux ? En tous les cas on ne peut pas les gommer.

 

Une suggestion pour ceux qui aujourd’hui s’évertuent à faire revivre les anciennes traditions…

 

Remettez en honneur le pèlerinage à sainte Pétronille, regardée comme la fille de saint Pierre (5) et vénérée au Moyen Âge à Avolsheim, près du Dompeter. Il paraît qu’elle est très efficace contre la fièvre… Malheureusement, le cardinal Constantin de Rohan a supprimé ce pèlerinage au 18ème siècle et le sarcophage supposé de Pétronille a été détruit pendant la guerre de 1870.

 

Pourquoi ne pas faire revivre cette ancienne tradition ? Pour l’inauguration on inviterait Benoît XVI. Il pourrait ainsi honorer son 265ème prédécesseur, sa belle-mère, son épouse et sa fille Pétronille.

 

 

Albert Hari

 

                                                

(1) Bien entendu Pierre ne se considérait pas comme le premier « pape ». Le mot originaire du grec papas, signifiant « papa » sera d’abord employé à l’égard des évêques (3ème siècle), spécialement (6ème siècle) puis exclusivement (9ème siècle) à l’égard de l’évêque de Rome (cf. Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française). Mais l’insistance des pontifes romains de s’affirmer comme successeur de Pierre et de faire de lui le premier de leur lignée risque de fausser la réalité de la vie du pêcheur de Galilée. D’où les guillemets du titre de cet article.

(2) Cet évangile a probablement été rédigé vers l’année 70.

(3) Cette lettre peut être datée de l’année 54.

(4) Traduction : Bible de Jérusalem « une épouse croyante», lit « une sœur comme femme ». Traduction œcuménique de la Bible : « une femme chrétienne ». Osty : « une femme-sœur ». Crampon (1938) : « une sœur ».

(5) D’après la passion des saints Nérée et Achille. La tombe de Pétronille se trouvait dans la basilique dédiée à ces deux saints (fin du 4ème siècle).

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Rédigé par jonasalsace

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